• Vincent

L'art de tout juste avant la fin de la Yougoslavie


C'était encore la République yougoslave de Slovénie. Au détour de la collection permanente du Musée Reine Sophie, voici une expo inattendue, consacrée à NSK, un collectif multidisciplinaire d'artistes slovènes. Vous ne le saviez pas : NSK est à l'origine d'une éclosion créative unique, qui a marqué la vie artistique en Europe de l'Est dans les années 80. Une des expériences culturelles les plus significatives de la Guerre Froide. Le musée madrilène propose la première rétrospective du groupe. Peintures, photographies, vidéos, affiches, revues...

NSK del Kapital al Capital. Neue Slowenische Kunst. Un hito de la década final de Yugoslavia

NSK du Capital au capital. Nouvel Art Slovène. Un tournant dans la dernière décennie de la Yougoslavie

Musée Reine Sophie, jusqu'au 8 janvier 2018

Entre la mort du maréchal Tito en 1980 et la guerre des Balkans en 1991, l'ex-Yougoslavie a vécu une période de transition qui s'est traduite, dans le champ artistique, par une explosion de créativité. On la doit en grande partie à un mouvement d'artistes slovènes : NSK fut actif dès 1984.

Les artistes de NSK envisagent l'art d'une manière globale. Ils étaient opposés au compartimentage des disciplines, et estimaient que tout acte public faisait œuvre. Campant entre deux mondes, ils ont d'abord pris leurs distances avec le totalitarisme socialiste et ont rapidement dénoncé le nouveau totalitarisme ou les menait le chemin du capitalisme.

D'un point de vue formel, NSK développe une esthétique inspirée des régimes totalitaires et des mouvements extrémistes nationalistes. Il s'approprie les codes du "kitsch totalitaire", dans un style marqué par l'influence dadaïste, juxtaposant les symboles d'idéologies politiques opposées. Une affiche de NSK de 1987 a créé un scandale en remportant le concours pour la célébration yougoslave du Jour de la jeunesse (et la naissance de l'ancien président Tito) : l'affiche reprenait un visuel des années 1930 de l'artiste nazi Richard Klein; les symboles nazis (drapeau, aigle) avaient simplement été remplacés par ceux du socialisme.

Les affiches, les peintures, les installations et les enregistrements audio qui sont diffusés dans certaines salles sont chargés de symboles trouvés sur les décombres d'une époque que les artistes de NSK considèrent révolue. La provocation peut parfois sembler difficile à accepter. Qu'on ne s'y méprenne pas, il faut voir cette exposition comme une archive à consulter et à reconsulter tant les sujets de réflexion sont nombreux.

Photographie : Joaquín Cortes / Román Lores

Le collectif s'est construit à partir des membres de trois autres groupes. Il y avait LAIBACH, un band de musique industrielle né dans un village minier, un peu connu pour ses reprises inquiétantes de One Vision de Queen ou de In The Army Now de Status Quo. Il y avait IRWIN, des artistes visuels qui défendaient "l'éclectisme emphatique" et l'utilisation "simultanée de différents styles". Et il y avait le Teatro de las Hermanas de Escipión Nasica (THEN), une troupe qui, après s'être dissolue en 1987, s'est réincarnée en "Cabinet cosmocinétique Noordung". NSK s'ouvrira ensuite à d'autres domaines comme le graphisme, la littérature, la philosophie, la production audiovisuelle et l'architecture.

De la vision fédératrice des trois groupes est né le principe esthétique de la rétro-avant-garde, basée sur l'appropriation. NSK s'abreuvait à la source de l'Avant-garde russe, de Bauhaus, de Fluxus. En opposition ouverte à toute idée de nouveauté, d'invention, NSK adopte la logique du ready-made et abandonne toute notion d'auteur, de goût, de jugement personnel pour faire graviter toute sa production autour de la position du groupe.

Photographie : Joaquín Cortes / Román Lores

Dans ce contexte, le collectif était un habitué des manifestations artistiques qui, non sans calcul, soulignaient les contradictions et les faiblesses des systèmes socialistes durant les dernières années de la Guerre froide; tout en anticipant les dangers inhérents à l'émergence du nouvel ordre mondial, dans lequel le capitalisme annonçait sa conversion en nouveau totalitarisme technologique.

À la différence de l'art postmoderne prédominant, qui s'était résigné à l'avènement d'une société sans futur, NSK s'est envisagé comme une institution et même un État indépendant alternatif, au sens plein du terme. L'exposition organisée par le Musée Reine Sophie et la Moderna galerija de Liubliana, rassemble une sélection de près de 350 œuvres et documents témoins de l'expérience NSK, dans toutes ses déclinaisons (actes publics, concerts, expos, productions théâtrales, performances...) de 1980 à 1992, quand en réponse au démembrement de la Yougoslavie et la fondation de la Slovénie comme nation indépendante, le collectif s'est transformé en "État NSK dans le Temps", une nation virtuelle sans territoire physique mais doté de toute l'artillerie symbolique de rigueur (drapeau, passeports,etc.). Durant le siège de Sarajevo (1992-1996), les passeports NSK auraient permis à plusieurs centaines de personnes de fuir la ville.

Photographie : Joaquín Cortes / Román Lores

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