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Venise. 89 chefs-d'œuvre pour inventer la beauté (et détruire la peinture)


On ne courrait pas à Madrid voir des Titien, des Tintoret, des Véronèse. Quoi que. Cet été, dans le genre, on peut faire l'impasse sur le Prado : le musée Thyssen présente une exceptionnelle exposition dédiée à la peinture à Venise au 16° siècle. Quatre-vingt-neuf tableaux prêtés par les plus importantes collections du monde ! L'exposition est axée autour des aspects les plus caractéristiques de la Renaissance : le travail de la couleur, l'observation de la nature à travers l'image du pouvoir, la beauté comme sujet. Portraits, pastorales, thèmes mythologiques et religieux pour comprendre l'évolution de cet art créé dans la plus belle ville du monde.

EL RENACIMIENTO EN VENECIA.TRIUNFO DE LA BELLEZA Y DESTRUCCIÓN DE LA PINTURA

LA RENAISSANCE À VENISE. TRIOMPHE DE LA BEAUTÉ ET DESTRUCTION DE LA PEINTURE

Museo Thyssen-Bornemisza, jusqu'au 24 septembre

Véronèse (Paolo Caliari), Jupiter et un nu, 1560, huile sur toile, 27x101 cm, Boston, Museum of Fine Arts, photographie © 2017 Muséum of Fine Arts, Boston

À l'aube du 16° siècle, les Turcs avaient pris Constantinople, Christophe Colomb avait découvert l'Amérique; les tracés des routes du commerce européen avaient été profondément modifiés. Venise était au bord de l'isolement politique et économique. Deux ou trois boutades de l'histoire qui ont rebattu les cartes et sérieusement entamé la puissance économique qui faisait rayonner la cité des Doges... Mais souvent, les vents mauvais stimulent la création artistique. Battus mais debout, les Vénitiens se mettent en recherche d'une nouvelle image de marque. Il s'agit de convaincre le monde entier que leur ville est la plus belle, et le Grand Canal, l'avenue la plus éblouissante sur Terre.

Giovanni Cariani (Giovanni de’ Bussi), Les musiciens, vers 1520, Bergamo, Fondazione Accademia Carrara

Peintres, architectes, aidés par de riches mécènes, vont revisiter la beauté classique, alors référence absolue : sensualité, lumière, couleurs, perspective. Et participer à la réinvention de l'Homme moderne. Cette exposition exceptionnelle nous permet de comprendre, à travers l'exploration de différents aspects de la société vénitienne, le passage de la Venise gothique à celle de la Renaissance : la sublimation des formes et des thèmes de l'Antiquité dans les beaux-arts.

Si la Renaissance a été une révolution dans tous les domaines (sciences, arts, philosophie) au départ des grandes villes italiennes, elle s'est présentée sous des aspects différents dans chacune d'entre elles. L'environnement aquatique, la lumière, la couleur comptent parmi les éléments qui à Venise ont fait la différence. C'est le propos brillant de cette exposition.

Palma le Vieux (Jacopo Negretti), Deux nymphes dans un paysage, huile sur toile, 98x152 cm, Frankfurt am Main, Städel Museum

Le Musée Thyssen-Bornemisza a pu réunir des toiles de grands maîtres comme Le Titien, Véronèse, Bassano, Giorgione, Lotto. Une génération d'artistes qui a fondé les bases de la modernité en sortant la peinture de sa fonction essentiellement religieuse, pour la mener sur des terrains purement esthétiques et artistiques. Ce qu'on pourrait appeler la voie vénitienne de la Renaissance : l'utilisation du clair-obscur, la couleur comme fondement de la représentation de la figure humaine, et plus particulièrement de la figure féminine, et de l'espace, une attention particulière à la nature, plus réaliste que dans la conception classique. Et de passer de l'artisanat à l'art...

Palma le Vieux (Jacopo Negretti), Portrait d’une jeune femme, 1513-1514, huile sur toile, 47x37 cm, Lyon, Musée des Beaux-Arts

TRIOMPHE DE LA BEAUTÉ

C'est la génération qui est passée de la technique à la forme. Venise a osé, s'est postée à l'avant-garde et a rompu avec la tradition classique qui paralysait Florence et Rome, menée par Rafael Sanzio et Michelange Buonarroti. Alors que le courant toscano-romain se caractérisait par une attention importante à la dimension intellectuelle à travers le dessin (conçu par l'esprit), les artistes de l'école vénitienne s'attachent à la maîtrise des couleurs et des valeurs visuelles et sensuelles de la peinture. Cette révolution picturale a durablement installé Venise comme la référence en matière de beauté.

L'exploration de la beauté culmine dans la représentation idéalisée de la figure féminine. L'exposition présente des œuvres-clés de Palma le Vieux, Le Titien ou Véronèse, qui voguent dans la mythologie, autre composante essentielle de l'époque, à travers Vénus, la déesse de la beauté. En point d'orgue, le spectaculaire Enlèvement d'Europe de Véronèse, prêté par le Palais Ducal de Venise, une des œuvres les plus importantes de la Renaissance.

Véronèse (Paolo Caliari), L'enlèvement d’Europe, vers 1574, huile sur toile, 235x296 cm, Venise, Palais Ducal

DESTRUCTION DE LA PEINTURE

Comme ce fut le cas dans toute l'Italie, la minute classique a vécu... La peinture de la Renaissance, en boudant le dessin, la structure réfléchie, pour tout confier aux couleurs, portait en elle les germes de sa destruction. Déjà dans les œuvres tardives du Titien, du Tintoret, de Véronèse et de Bassano, on remarque, dans une certaine mesure et avec des solutions toutes personnelles, des virages vers une manière plus "ouverte", relâchée, souvent qualifiée de peinture de taches, de bavures... La ligne claire s'estompe, on met en question l'importance du dessin en tant que partie essentielle de la peinture, on s'interroge sur l'idée même d'une beauté basée sur une vision idéalisée de la réalité. Parfois à tel point qu'aujourd'hui encore, les historiens se demandent si certaines des œuvres ne seraient pas tout bonnement inachevées...

Il ne s'agit pas que d'un discours sur la forme. Les artistes sont à la recherche de plus d'expressivité, ils veulent donner vie à leurs sujets, à leurs paysages, à la nature. On assiste tout doucement à la naissance du Baroque. Et on passe à une exaltation des éléments dramatiques de la composition, typique des années 1560 et 1570, chez Le Titien par exemple, dont le Christ crucifié conclut l'exposition du Musée Thyssen.

Le Titien (Tiziano Vecellio), Christ crucifié, vers 1565, huile sur toile, 219x111 cm, Madrid, Patrimoine National, Monastère de San Lorenzo del Escorial

Les salles sont organisées en volets thématiques. Le commissaire, Fernando Checa Cremades, de l'Université Complutense de Madrid, s'est inspiré des grands sujets exécutés par les maîtres exposés, plutôt que de s'attarder aux aspects stylistiques ou à la chronologie. Résultat : des espaces de discussion entre peintres, tendances, manières... Une dynamique rythmée et ludique qui permet aux visiteurs d'entrer pleinement dans l'esprit qui a présidé au tournant intellectuel et esthétique de la Renaissance.

Museo Thyssen-Bornemisza

Paseo del Prado 8, Madrid

jusqu'au 24 septembre

mar-ven et dim > 10:00> 19:00 /// sam > 10:00 > 21:00

www.museothyssen.org

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